Qu’est-ce qu’il fabrique, au juste, le coach ? Par Daniel Migairou

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Qu’est-ce qu’il fabrique, au juste, le coach ?

Daniel Migairou, 15 mars 2021

Quel destin que celui du mot « coach » ! Le voilà désormais parfaitement installé dans le langage courant, où il apparaît désormais dans de multiples situations de la vie sociale et familiale. Qui ne s’est jamais vu remercier d’avoir été « un super coach » pour un devoir à faire, une lettre à rédiger, un entretien à préparer, un conflit à désamorcer ? Une prolifération surprenante qui devrait réjouir les praticiens de l’accompagnement professionnel utilisant ce terme pour désigner leur métier. Et pourtant, paradoxalement, cette « générisation » du mot coach n’est pas sans leur poser de sérieux problèmes, dans la mesure où l’usage d’un même signifiant pour nommer des pratiques extrêmement diverses participe d’un trouble incontestable. En effet, le coaching professionnel se retrouve « voisin de signifiant » avec le coaching vocal, le coaching scolaire, le coaching bancaire, le coaching sportif, le coaching capillaire ou le coaching sexuel. Dans tous les cas, il y a pourtant bien un point commun, et ce sera le point de départ de cette réflexion : il y a une demande.

Une personne demande, ou accepte que soit demandé pour elle, l’intervention d’une tierce personne, cette demande s’énonçant à partir d’une difficulté ou à partir d’un objectif, c’est-à-dire un présent faisant problème ou un futur faisant préoccupation. Dans ce présent ou par rapport à ce futur, quelque chose fait défaut qui est demandé à un autre, lequel autre est présumé détenir de quoi répondre à cette demande. Les relations économiques mettent en relation des demandes et des objets prétendant les satisfaire. Il en est ainsi de toute prestation.

Certaines prestations sont dispensées de l’obligation de résultat, mais tenues par une obligation de moyens, comme c’est le cas dans les prestations de coaching. Or, en elle-même, cette obligation de moyens fait entrer dans une logique de finalité (moyens-fins), présupposant la visée d’un résultat futur. Dans le Traité de l’efficacité, le philosophe François Jullien retrace la genèse de la logique modélisante qui opère par la mise en application de procédures en vue de réaliser une forme idéale posée comme but. Le monde du travail s’organise à partir de ce principe, avec une place centrale donnée à la finalité sous sa double forme objectif / résultat. En tant que prestation, l’accompagnement professionnel demandé par, ou/et pour, une personne entre très normalement dans cette logique : le fait (ou la crainte) pour cette personne de ne pas parvenir à atteindre son (ou ses) objectif(s) est vécu comme un défaut, une défaillance, un manque.

L’accompagnant sollicité se trouve ainsi face à un choix de position. S’il dispose, du fait de son expérience professionnelle antérieure, du savoir qui semble faire défaut à la personne qui le sollicite, ne sera-t-il pas alors situé en position de conseiller ? S’il dispose d’un savoir sur la façon dont la personne pourrait étoffer ses savoir-faire, mobiliser des ressources et des potentialités qui lui font défaut, n’agira-t-il pas alors en position de formateur, dans le rapport privilégié du sur-mesure individualisé ? Dans ces deux cas, l’intervenant se situe alors du côté d’un savoir pour l’autre ou d’un savoir sur l’autre, et se place dans la logique normale d’un prestataire apportant directement son savoir en réponse à la demande qui lui est faite. Ou bien peut-être entendra-t-il dans la demande un manque d’un autre ordre, un manque qu’il ne s’agirait peut-être pas alors de combler mais d’interroger, dans la mesure où il fait signe d’une complexité qui ne se laisse pas réduire et résiste à la maîtrise. C’est précisément la confrontation avec ce manque, confrontation vécue ou redoutée, qui place le sujet en position de demande d’une solution pour n’avoir plus à en souffrir, c’est-à-dire étymologiquement à le supporter. Entendre dans la demande cet autre manque, en tant qu’il est constitutif du sujet humain, indique une troisième position possible, que j’appellerai ici une position de clinicien, consistant à se mettre à l’écoute non pas en vue de « solutionner », mais de permettre à ce manque d’être entendu et au sujet de nommer ce qu’il lui est impossible de dire dans son contexte professionnel habituel ; une position de clinicien, ouvrant pour la personne la possibilité d’un processus de parole exfiltré du paradigme de finalité.

Dans son ouvrage récent Manifeste pour une psychiatrie artisanale, Emmanuel Venet, psychiatre et écrivain, rappelle que les phénomènes psychiques « relèvent d’un tel niveau de complexité qu’ils échappent aux raisonnements de causalité linéaire ». Prendre en compte cette complexité dans son activité place le coach professionnel devant un défi exigeant et ambitieux : sortir d’une pure logique instrumentale, sans quoi l’accompagnement contribuerait à prolonger et renforcer le contexte symptomal. En effet, avec la généralisation des procédures et des systèmes d’évaluation dans les environnements professionnels, ainsi que le primat donné à la performance mesurable, la logique instrumentale se voit véhiculée par un discours bien souvent intériorisé, qui situe le sujet au travail en position de ressource. La mise en place d’un dispositif de coaching va se trouver devant cet étonnant paradoxe, que si le dispositif prend pour objet l’objet de la demande qui lui est faite, il va opérer comme une simple extension de la logique qui a conduit à le solliciter. Dès lors, l’enjeu du dispositif tient peut-être à sa capacité à faire place à la complexité propre à l’humain dans une perspective de subjectivation. Dans son livre Qu’est-ce qu’un dispositif ?, le philosophe Giorgio Agamben situe précisément la différence entre les dispositifs qui produisent l’adaptation du vivant à des normes et des procédures, et qu’il appelle des dispositifs de désubjectivation, et les dispositifs qui génèrent des espaces et des écarts pour l’expérience singulière du sujet, dispositifs de subjectivation.

Alors qu’est-ce qu’il fabrique, au juste, le coach ? Peut-être quelque chose comme une façon de faire place à la position de clinicien là où il est attendu seulement à celle de conseiller ou de formateur. Il s’agira pour cela de supporter ce décalage et d’en jouer de façon à produire des écarts avec les assignations dans lesquelles la personne s’est laissée prendre et qui la figent. Cette position de non-sachant pour l’autre ou sur l’autre fait le pari que la personne, fut-ce dans le cadre d’une mission demandée et financée par son entreprise, ne se confond pas avec la fonction qu’elle occupe et le rôle qu’elle joue, même si parfois elle ne cesse elle-même de replacer sa demande dans cette optique. Et c’est peut-être très précisément par cette position de non-sachant pour l’autre ou sur l’autre qu’un coaching peut trouver sa pleine dimension de dispositif de subjectivation. Les contextes professionnels actuels induisent, en effet, chez les sujets au travail, des formes de renoncement à leur singularité au nom bien souvent de l’injonction qu’ils se donnent à eux-mêmes de coïncider avec leur rôle professionnel, attendu du côté de la maîtrise et de la performance, avec des effets souvent douloureux pour la personne et dommageables pour le collectif. Car la complexité de l’être humain ne se laisse pas réduire à des assignations, fussent-elles jouissives et jubilatoires, sans produire des formes symptomatiques perçues et vécues comme des dysfonctionnements, et qui sont aujourd’hui si répandues dans le monde du travail. En cela, peut-être est-ce cette position de clinicien, non-sachant pour l’autre ou sur l’autre, dans un dispositif d’accompagnement demandé en contexte professionnel, qui donne à la pratique du coaching sa pertinence et sa singularité, en tant qu’elle permet au sujet, par le travail en séances, de renouer avec son irréductible et vitale complexité dans un rapport réélaboré à son environnement professionnel.

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